Je vis et travaille à Bucarest et en France j’organise un festival d’art et, depuis très peu de temps, je publie également un magazine. On m’a proposé d’écrire un texte sur cette vie dans deux mondes, ici et là. Je vis dans un seul monde, mais je suis par ici, par là-bas, par ailleurs. On pourrait dire que je suis un nomade numérique, comme beaucoup de ma génération. Mais je ne me sens pas nomade. Je me sens aussi stable que possible, dans une Europe encore libre et ouverte et dans une patrie intellectuelle de mon choix (comme nous aimons tous à le croire), qui se compose ici et là, et ailleurs.

Le nomade numérique

Ce qui est typique du nomade numérique, c’est l’accès à un ordinateur, l’accès à Internet et l’accès à la langue des endroits où il va. L’anglais est beau et bon, mais vous avez besoin de la langue de l’endroit si vous voulez vraiment y vivre, pas seulement en tant que touriste en passant. J’ai appris le français à l’école, de la deuxième classe jusqu’à… je ne sais même pas… Et j’ai (mal) appris la culture française à l’école et surtout mieux appris en dehors (je pense que bien).

J’ai bien appris la culture française dans la maison du professeur avec qui je faisais le tutorat, grâce aux romans de Balzac et Zola de la bibliothèque de mes parents, grâce aux parfums, aux cosmétiques et au vin plus tard, grâce aux camembert et cabécou, grâce aux les chansons d’Edith Piaf, de France Gall et Indile, grâce aux films avec Alain Delon et Jean Marais (et même avant de voir des films avec Jean Marais, il y avait cette comptine que toutes les petites filles sifflaient en touchant à chaque syllabe un doigt de la main gauche : « URSS,/ Je me suis battu avec Jean Marais,/ Jean Marais m’a frappé,/ J’ai atterri sur la route./ La route étant bondée, / Une voiture m’a piétiné / Si ce garçon va t’aimer, / Ce doigt va claquer! »).

Perplexités mutuelles

À propos de la façon dont j’ai mal appris à l’école la culture française, je me souviens encore d’une leçon dans un manuel, je ne sais pas quelle classe, à propos d’un anniversaire. Le menu de fête était « du rôti avec des frites », (c’était un peu comme chez nous. Ha! Ils sont donc un peu comme nous, ces Français !) suivi de fromage (fromage ? Comment manger du fromage au final ? Ils sont bizarres ces Français !)

Et le cadeau pour la fête était un disque. Longtemps après, on a eu la chance de vivre plus de deux ans en France, avant de rentrer à Bucarest, et là j’ai découvert que « le roti avec des frites » lors d’un repas de fête était une pure fantasmagorie. Et que personne n’offre de disques, mais cela a probablement à voir avec la révolution numérique, peut-être c’était vrai quand ils ont écrit le manuel. Dans le même temps, j’ai appris que les Français ont aussi leurs propres interrogations concernant les leçons des manuels de langues étrangères (que fait Brian dans la cuisine ?, comment un tailleur peut-il être riche ?), que le Français (stéréo) typique ne fait plus de vélo, vêtu d’un T-shirt rayé et basque, mais oui, la baguette sous son bras est le pain sacré avec lequel chaque jour commence (et, Mon Dieu! que la baguette fraîche du matin est bonne !), que leur bureaucratie n’est peut-être pas aussi kafkaïenne que la nôtre, mais c’est presque la même, qu’un homme de goût doit maîtriser l’art de l’autodérision, que la galanterie n’est toujours pas politiquement incorrecte partout dans le monde, que le ton fait vraiment la musique et qu’une demande joliment formulée dans laquelle on met un peu de de flatterie ouvre les portes mieux qu’une potion magique, que les Français profanes et cartésiens ont comme sport national l’occultisme de salon, dans la mesure où il n’y a pratiquement pas de magasin respectable qui n’a pas un présentoir de dimensions respectables plein de pendules, de cristaux et de cartes de tarot. Que dans chaque petite ville ou village il y a une librairie et au moins un salon d’art – souvent de très mauvaise qualité, mais vital, car sur cette base modeste des petites villes de la France profonde s’élève la grande scène des expositions au Grand Palais et des ventes aux enchères au Drouot. Que dans l’univers des reality shows nous sommes vraiment des citoyens du monde : nos imbéciles sont aussi bêtes que leurs imbéciles, mais qu’en termes de savoir-vivre, nous sommes quelques siècles en retard. Que le français a un registre formel, très soigné, à utiliser quand on est accompagné ou dans des situations prétentieuses, et deux registres conversationnels antagonistes. Antagonistes parce que l’un est incroyablement riche, plein d’expressions idiomatiques des plus colorées et les plus vives, tandis que l’autre est composé uniquement d’une grimace éloquente et d’un „eh bon … voilà, quoi” qui va avec à peu près n’importe quoi. Que pour maîtriser le premier de ces deux registres conversationnels, l’hyper-riche, il n’y a pas de meilleur cours d’introduction que la brillante série Kamelott d’Alexandre Astier, mais que vous feriez bien d’appliquer toujours la présomption de culpabilité aux mots que vous y avez appris. Que si vous êtes une demi-jeune femme un peu séduisante et si vous êtes dans un aéroport où l’agent des passeports vous parle en français mais n’a pas le sourire dans la bouche et le scintillement dans les yeux, vous êtes certainement sur Charleroi, pas sur Charles de Gaulle. Que les Français aiment toujours se rencontrer à la maison, chez l’un, chez l’autre, pour un petit apéro ou un dîner avec l’apéro, entrée, plat principal, dessert, un kir royal (champagne avec liqueur de fruits) au début, beaucoup de vin au fur et à mesure et un petit café après. Que l’examen d’obtention de la nationalité française ne devrait pas vérifier ce que vous savez sur le roi Clovis et Bonaparte, mais à quel point vous savez critiquer le Gouvernement et vous plaindre des impôts. Qu’ils sont parmi les premiers au monde dans l’industrie du luxe, mais aussi dans l’industrie de l’armement. Qu’ils sont également joie de vivre, mal de vivre et rage de vivre. Qu’ils sont très différents de moi à bien des égards. Qu’ils sont exactement comme moi, au fond. Mais j’aurai toujours un petit accent qui les incitera à demander «Vous venez d’où? ».