Entretien avec Doina SPIȚĂ, Université „Al. I. Cuza” de Iași, Roumanie, Vice-présidente de la Fédération Internationale des Professeurs de Français (FIPF), Présidente d’honneur de la Commission pour l’Europe Centrale et Orientale (CECO – FIPF), Vice-présidente de l’Association internationale pour la promotion de l’intercompréhension à distance (APICAD), Directeur de programmes Fondation „EuroEd” Iasi, Roumanie

Madame le Professeur, vous-êtes un des trois membres du Bureau exécutif de la Fédération Internationale des Professeurs de Français (FIPF), en qualité de Vice-présidente. La FIPF œuvre depuis une cinquantaine d’année à la promotion et la diffusion de la langue française. D’autres organisations reconnues mondialement, pour ne rappeler que l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) et l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF) ont aussi pour vocation de promouvoir la langue française et la diversité culturelle et linguistique. Quelle est la spécificité de votre action par rapport à celle des ces acteurs que je viens de mentionner? Il y en a-t-il aussi des points communs?

La Fédération Internationale des Professeurs de Français est une OING qu’un petit groupe d’associations enthousiastes a créée en 1969. Les fondateurs rêvaient de conférer à leur passion pour la langue française et pour son enseignement la légitimité d’une voix planétaire et ils ne se sont pas trompée: le long du temps, la FIPF a constamment élargi son assise et elle réunit actuellement environ 80.000 adhérents. C’est une des plus grandes associations professionnelles du monde. Son objectif déclaré est la promotion de la langue française et de la francophonie dans toute sa diversité, objectif qu’elle partage avec d’autres institutions francophones avec lesquelles la FIPF a construit des partenariats solides. Son cœur de métier est l’animation de son vaste réseau, mission qu’elle accomplit à travers ses 200 associations ou fédérations nationales en provenance de 120 pays des 5 continents. La spécificité de la FIPF est d’être au service des professeurs de et en français du monde qui travaillent chaque jour à l’enseignement et la diffusion de la langue française. C’est ce travail qui représente le véritable gage d’avenir pour la francophonie. Et la mission de la FIPF est de le soutenir. 

Une des orientations du Plan stratégique 2017-2020 de la FIPF porte sur «L’initiation ou participation à des projets significatifs». Pourriez-vous nous en donner quelques exemples ? Comment la mise en place de ces projets a influencé la situation du français et des professeurs de français ? 

Je vais choisir deux exemples qui me semblent significatifs du point de vue stratégique. Le premier exemple est représenté par les Initiatives nationales et régionales (INR), des projets proposés par les associations nationales, sélectionnés suite à un appel lancé par la FIPF et son partenaire, l’OIF. L’objectif correspond à la vocation de notre fédération: soutenir les associations dans leur travail de terrain tout en les incitant à des projets innovants. En 2019, on a ciblé la coopération inter associative, ce qui a conduit à la mise en place de plusieurs évènements régionaux d’enrichissement mutuel. Certains visaient la formation des professeurs. Loin des refrains moroses déplorant la baisse de l’enseignement du français, les associations ont pu affirmer dans des ateliers multinationaux la volonté de développer ensemble un savoir-faire en faveur d’un enseignement rénové, certainement mieux ancré dans ce que c’est le monde d’aujourd’hui et de demain. Mon deuxième exemple est le projet de Soutien aux jeunes enseignants, conduit en partenariat avec le Ministère des Affaires étrangères français et l’OIF. La francophonie de demain repose sur les épaules des enseignants de français d’aujourd’hui et dépend des ressources qu’on met à leur disposition, de la motivation qui les anime, du statut qu’on leur accorde. D’où l’intérêt de lancer des actions au soutien des débutants dans leur carrière, par exemple, la constitution de réseaux de tutorat pédagogique professionnalisés dans un cadre associatif. Un des pays pilote a été la Roumanie. Suite à l’effort conjugué de plusieurs instances, parmi lesquelles l’ARPF (Association roumaine des professeurs francophones), le statut de «mentor» vient de trouver sa place dans les textes législatifs de l’Education nationale, avec tous les bénéfices qui en découlent au niveau individuel, institutionnel et systémique. Le travail de la FIPF est donc essentiellement un travail de conception, de soutien et de coordination. 

FIPF est une organisation complexe, car elle réunit des structures associatives nationales, régionales, ainsi que des acteurs individuels : les professeurs de français. Le statut et la pratique du français sont différents d’une région à l’autre, d’un pays à l’autre, ainsi que les attentes des professeurs de français. Comment gérez-vous cette diversité ? 

Soucieuse de respecter la diversité linguistique et culturelle du monde, la FIPF a développé une structure essentiellement territoriale en huit commissions qui correspondent aux grandes régions de l’espace francophone, auxquelles s’ajoute une commission transversale : CFLM (Français langue maternelle). Les Comités directeurs des commissions sont élus tous les quatre ans, tout comme le Président et les Vice-présidents de la fédération, à l’occasion du congrès mondial. Le prochain aura lieu entre les 10-15 juillet de cette année, à Yasmin-Hammamet, Tunisie. Les présidents de commission et le Bureau exécutif restreint (président, vice-présidents et secrétaire général) constituent le Bureau exécutif élargi de la FIPF. C’est dans ce cadre que les décisions qui concernent les actions spécifiques à chaque région sont prises. Au-delà des Statuts de la FIPF, fondement de son fonctionnement général, il y a des Règlements d’ordre intérieur qui peuvent être différents d’une commission à l’autre. A travers ce modèle de structure organisationnelle, la FIPF met en place une politique d’ouverture, adaptable aux spécificités régionales et locales, à même de répondre aux besoins des professeurs de partout.

Madame le Professeur, vous-êtes aussi Présidente d’honneur de la Commission pour l’Europe Centrale et Orientale (CECO – FIPF). Dans la région, la langue française n’a pas un statut protégé. La vague écrasante de l’anglicisation est passée aussi par notre région, et bien évidemment par la Roumanie. Pourriez-vous svp dresser un bref bilan de la situation du français dans la région ? Quel est votre avis sur la dynamique et les perspectives de la langue française et de la Francophonie en Roumanie ?

La Commission de l’Europe Centrale et Orientale de la FIPF regroupe 26 pays représentés par les 35 associations qui fonctionnent sur un très vaste territoire, de l’Europe centrale jusqu’au Pacifique. Raison de plus pour reconnaitre que la situation du français, dont le statut est essentiellement celui de langue étrangère, n’est pas facile à analyser globalement pour en dégager les tendances, surtout puisqu’on ne dispose pas de données comparatives. Néanmoins, selon les chiffres reçus et les commentaires, il est de l’ordre de l’évidence que son enseignement est en baisse. L’analyse portée dans le cadre du projet déroulé sous la coordination de l’Observatoire de la langue française intitulé le Livre blanc de l’enseignement du français1 le confirme : à tous les niveaux, primaire, secondaire et supérieur, l’anglais est largement majoritaire comme LV1, l’unique exception étant l’Albanie, où la LV1 est l’italien. Le pronostic sur les évolutions possibles de l’enseignement du français est sévère. La majorité des associations, y compris en Roumanie, espère au moins le maintien actuel, voire la progression de l’enseignement du français, en insistant surtout sur l’importance de la promotion du français auprès des chefs d’établissement et des parents, un engagement plus affirmé des institutions (locales et étrangères – françaises et francophones), enfin, une plus grande présence du français dans les différents médias. Un exemple d’implication institutionnelle, si l’on pense à notre pays, est la Saison France-Roumanie 2019, vaste programme né d’une volonté politique au plus haut sommet des deux États. La francophonie et la langue française y ont occupé bien évidemment une place essentielle étant donné non seulement les liens linguistiques qui unissent nos deux pays à la latinité commune, mais également en raison de la francophonie impressionnante qui anime la Roumanie depuis plusieurs dizaines d’années. 

Comment joue la FIPF son rôle de plaidoyer en faveur du français auprès des gouvernements et avec quels résultats? Pourriez-vous nous donner des détails sur vos démarches auprès du Gouvernement de la Roumanie ? 

Au-delà du discours politique, ce sont les actions qui comptent effectivement. Je vais donc vous répondre à partir d’expériences vécues. Mon analyse concernera une fois de plus la CECO, dont j’ai assumé la présidence pendant deux mandats successifs. En dépit de la diversité culturelle inhérente à son espace particulièrement vaste, un dénominateur commun d’ordre historique relie les associations qui en font partie et confère à cette commission, créée en 1991, sa spécificité: c’est l’expérience du communisme, qui a entraîné, une fois que ces pays se sont lancés à l’apprentissage de la démocratie, des enjeux associatifs particuliers. Le premier projet fédérateur de la CECO en témoigne: La rénovation curriculaire en Europe Centrale et Orientale: expertise et perspectives, déroulé entre 1995-1999, faisait découvrir aux associations leur rôle de conseil institutionnel et de vecteur d’innovation. C’était formidable! On entamait un dialogue professionnel qui n’a plus cessé, depuis, à se développer, avec des hauts et des bas, différents d’un pays à l’autre. La collaboration avec les instances officielles est parfois stipulée dans des protocoles signés avec le Ministère de l’Education Nationale concernant la «voix consultative» de l’association. C’est, par exemple, le cas en Moldavie, en Roumanie, en Serbie et en Slovaquie. Un dernier argument qui prouve l’importance stratégique des actions de la FIPF est Le plaidoyer pour l’enseignement de la langue française, réalisé en 2019, à l’occasion du 50ième anniversaire de la fédération. Nous sommes de plus en plus souvent en situation de « défendre » la langue française auprès des responsables politiques, éducatifs, scolaires, comme auprès de nos apprenants et de leurs parents. Le plaidoyer est une ressource d’arguments pour chaque enseignant. Il est diffusé gratuitement en ligne, sur notre site, et il est en cours d’être traduit en plusieurs langues.

En mars 2018, dans son discours à l’Institut de France, le Président Emanuel Macron, redonnait une inflexion très encourageante à la stratégie de renforcement de la place du français dans le monde et au plurilinguisme. Comment la FIPF a intégré le «Plan Macron» dans sa stratégie et dans son action? 

Dans ce contexte d’élan francophone et de reconnaissance (puisque le Président Macron a évoqué la FIPF et élogié les professeurs de français), la FIPF a eu une initiative intéressante : créer une Journée internationale du professeur de français, en hommage à tous ceux qui travaillent dans leur salle de classe pour la promotion et la diffusion de cette belle langue qu’est le français. La première JIPF a été célébrée le 28 novembre dernier. La thématique était «Innovation et créativité». 70 pays, sur les cinq continents, y ont participé. Ce sont 170 activités qui ont été organisées : les activités conviviales ont été les plus nombreuses, suivies par les ateliers, les conférences, les rencontres, les évènements culturels, les réceptions officielles. La réussite de la Roumanie, qui occupe la première place dans les statistiques du bilan final de la JIPF au niveau mondial, prouve la force de l’association roumaine, certes, mais surtout la force d’un partenariat national solide. Notre grand merci à ces magnifiques partenaires : le MEN, l’Institut français, le Bureau régional de l’OIF, la Direction régionale de l’AUF, le CREFECO, RFI. C’est toujours dans le contexte de l’élan que le «Plan Macron» a produit que notre CA, réuni à Sèvres, au mois de mai dernier, a décidé de créer un Trophée de la FIPF, afin de célébrer nos valeurs et de récompenser les associations qui les défendent de manière exemplaire, à travers l’éminence de leurs actions. Les trophées seront remis en juillet, à l’occasion du Congrès mondial.

Madame la Vice-présidente, conseilleriez-vous nos jeunes lecteurs de choisir une carrière de professeur de français? Si oui, pour quelles raisons? 

Si vous aimez la langue française et les valeurs du monde francophone ; si vous aimez les partager avec d’autres et, pour le faire, vous êtes prêts à y investir votre volonté, votre énergie et votre créativité afin de séduire votre public, dans une perspective efficace et innovante ; si vous arrivez à harmoniser l’utilité, le plaisir d’enseigner et la joie d’observer le progrès de vos apprenants, choisissez d’être prof de français! Vous aurez la chance de découvrir que les contraintes peuvent plaire. Par exemple, celle de rester jeune, ce qui, pour un professeur, représente un devoir de métier.