La langue est une hypostase subtile de l’action humaine. Et au-delà que l’homme, et seulement l’homme, agit, intentionnellement, par opposition aux choses qui simplement se produisent, il pense aussi verbalement aux actions. Encore plus, en raisonnement, il relationne. En verbalisant. Mais, « facta, non verba », demandent certains. Car « les actions parlent avec plus de force que les mots ». Cette assertion, à la fois hyper-citée et sur-sollicitée, ne rend pas trop justice aux langues. Les « mots appropriés » (tant à une situation que dans l’énoncé) sont aussi des actions, même critiques, ayant le don d’ordonner les choses. Et quand ils sont inappropriés, ils peuvent empoisonner.

Marques des cultures et des civilisations, les langues (entendues comme des outils de l’action communicative) nous communiquent quelque chose de plus. Comme la moralité, la loi et l’argent, elles sont toutes les résultats de l’ordre spontané de la société, et pas de la conception planifiée de l’État. Cela semble être un détail peu perceptible, qui devient frappant quand les autorités auto-accréditées cherchent à confisquer l’ordre communicable. Juste alors nous sommes fortement frappés par l’oscillation morale (entre puritanisme et pornographie), par l’arbitraire juridique totalitaire, par l’hyperinflation et, oui, par la « langue politique de bois ».

Une propriété de la langue (ainsi que d’une morale librement assumée, d’une loi judicieusement élaborée, non inventée, d’une monnaie acceptée par l’utilisateur, non seulement battue par le souverain) est sa diffusion, ou, en utilisant un mot à la mode maintenant, sa contagion. Elle fait des prosélytes qu’elle fidélise, surtout par ses propriétés intimes, bien que, dans l’histoire, même les langues les plus raffinées ont eu besoin de la rouille des armes en fer pour s’imposer. La tendance de chaque langue, sans qu’elle devienne le destin de tous, est de « s’enrichir » par les mots qu’elle adopte et le nombre de ceux qui l’adoptent.

La contagion des langues – de l’anglais (utilitaire), du français (séduisant-charmant), d’autres sœurs latines ou de l’arabe (à l’époque prémoderne), du russe (avec son dialecte soviétique, dans un passé récent) ou du chinois (dans un avenir proche !?) – est, d’une certaine manière, leur « état de nature ». Elle a des facilitateurs, à la fois géopolitiques et géoéconomiques. Mais, aussi quelque chose qui les transcende. Séparés et ensemble, nous vivons aujourd’hui l’expérience d’une pandémie qui met à l’épreuve la communication. Quelle que soit la langue dans laquelle nous parlons et agissons, nous aspirons, comme espèce, à une « lingua… franche » : de la sincérité, de la loyauté, de la franchise.