Il n’y a pas longtemps que la souscription publique de « La Sagesse de la terre » de Brâncuși pour la faire revenir « de nouveau » des mains privées à l’État roumain, a lamentablement échoué (l’État l’avait nationalisé il y a des décennies, à travers une transaction prétendument aussi volontaire que celle qui avait collectivisé les terres des koulaks et celles des paysans ordinaires ou des usines de la bourgeoisie industrielle ou des résidences des ennemis intellectuels du peuple). En même temps, les marchés mondiaux paient beaucoup d’argent pour les œuvres de Brâncuși, bien plus que ce que « tous » les Roumains ont réussi à mettre de côté. La morale non dite de l’histoire ? L’art est peut-être un bien public, mais il reste avant tout un trésor privé, car la beauté n’émane pas des autorités collectiv(ist)es, mais des yeux de l’acquéreur, qui l’a approché librement et se l’ait appropriée légitimement.

La nation

Constantin Brâncuși a créé dans sa Roumanie natale, avant de créer en France, son pays d’adoption. Il a créé pour son temps, sans penser à l’éternité. Brâncuși est devenu populaire dans son propre pays après avoir été adopté comme prophète d’une élite d’avant-garde européenne et est resté un symbole de la culture roumaine. Entrant en collision frontale avec le « réalisme socialiste » – qui se prétend à la fois comme scientifique et artistique -, considéré comme un représentant dangereux d’une bohème décadente, avec son merveilleux ensemble de Târgu Jiu, Roumanie, composé de : La Colonne sans fin, La table du silence et La porte du baiser. Ces sculptures ayant été sauvées de justesse du broyage des bulldozers, Brâncuși a finalement été réhabilité par le régime communiste. Dans la période poststalinienne, les despotes du Parti communiste roumain avaient du mal à se libérer du joug de l’universalisme russe, en chantant le refrain du nationalisme roumain. Dans une tentative pragmatique de « ré enraciner » une idéologie fondamentalement étrangère, ils ont cherché des vestiges culturels roumains pour légitimer leur autorité aux yeux du peuple. Après 1989, l’« internationalisé » Brâncuși est (re)devenu sacré dans son pays natal, mais ses œuvres devaient faire face à une situation inconnue jusque-là. A la place de l’ancien « mouvement de valeurs » organisé par la police culturelle du Parti communiste, comme dans le cas de La Sagesse, pour certaines de ses œuvres précédemment confisquées et maintenant prêtes pour la rétrocession, s’est ouverte une nouvelle perspective (et pression) du « mouvement des valeurs », cette fois-ci sur le marché mondial. Et pour défendre une culture nationale, à de telles transactions, on crie : « Trahison ! ».

La nouvelle d’une possible vente aux enchères du chef-d’œuvre de Brâncuși, une fois restituée à ses propriétaires légitimes (héritiers des propriétaires expropriés), doublée de la crainte de le voir quitter le territoire national, a produit une vive émotion. Serait-il juste qu’un exemplaire du Trésor culturel de la Roumanie repose dans des musées étrangers ou des collections privées, loin de la maison dans laquelle il a été conçu ? D’un point de vue juridique, l’appartenance à la catégorie « Trésor » entraîne l’impossibilité de quitter le territoire roumain pour un œuvre ainsi classée, quel que soit le régime de la propriété (publique ou privée). On ne peut la faire sortir du pays que temporairement et uniquement avec une autorisation légale. Et pourtant, l’émotion populaire est soudain devenue très vive. Même simplement « privatiser » La Sagesse était… une insolence. Ironie, à propos des origines « nationales » de l’œuvre : la pierre dont elle est réalisée, le calcaire crinoïde, a été extraite quelque part des catacombes parisiennes, des grottes de Savonnières, loin de ses origines roumaines à Hobița, Oltenia. La « pierre » a suivi l’homme ; une « œuvre » a également suivi l’homme.

Il y avait beaucoup de dilemmes. Notre patrimoine culturel doit-il être vendu aux enchères ? Le marché mondial (avec ses prix fous, fruit du capital cosmopolite qui, lorsqu’il revendique l’art, en fait il l’asservi au nom et dans le compte du « plus puissant enchérisseur ») est-il le tribunal ou l’autorité capable de définir le géographique des « valeurs culturelles » ? En monétisant la culture nationale, ne la démonétisons-nous pas en effet ? Y a-t-il une plus grande indolence que celle de l’Etat roumain, qui se cache derrière le cofinancement peu convaincant d’une quête publique, imitant le souci de maintenir dans le cadre juridique et moral roumaine une œuvre qui contient les énergies subtiles du geto-dacian Kogaion, telles que celles émanant de la magnétique Sagesse ? Tout le bruit semble avoir tourné autour de l’État roumain non pas parce qu’il l’avait obtenue douteusement, mais parce qu’il l’a en quelque sorte abandonnée « sans lutte » (dans son hypostase contemporaine, « libérale et démocratique »), et ensuite il n’aurait pas su l’acheter avec « son » argent public.

La raison

L’État doit-il cependant être le gardien légitime de l’œuvre d’un certain créateur ou du patrimoine culturel public ? ou d’une émotion artistique ? ou du vrai patrimoine culturel ?

À de tels moments, un pathos culturel-nationaliste apparaît soudainement dans une partie du grand public. De nombreuses fois, il va au-delà de la juste mesure des choses et de l’idée, plus prosaïque peut-être, qui animait l’artiste, comme c’est le cas de Brâncuși. C’est vrai qu’il a donné un corps (forme) et une âme (substance) à une pierre initialement amorphe, mais il n’a pas hésité à la laisser entrer en possession de quelques individus qui, au propre comme au figuré, paieront « un peu d’argent » (en fait, beaucoup plus) pour elle. Le caractère négociable de ses œuvres est loin d’être un péché. Brâncuși vendait à l’époque une grande partie de ses œuvres, acceptant qu’une tension positive lie le marché et la culture : l’acte commercial complète l’acte culturel lorsque la liberté démiurgique de l’artiste rencontre la reconnaissance volontaire de l’admirateur, le tout dans un jeu de préférences manifestes et mutuellement bénignes de production et de libre-échange dans les arts : des biens contre de l’argent.

La circulation d’un « bien culturel », reconnu comme tel, même au sein d’une enchère gratuitement qualifiée de cynique, valide (n’affaiblit pas), quel que soit le lieu, la culture d’origine. Brâncuși, mis aux enchères chez Christie’s (26 millions d’euros à Paris en 2009 pour Madame L.R. ou 5,4 millions d’euros en 2014 à New York pour une version moulée du Baiser) est également roumain. Il est peut-être beaucoup plus roumain que ça, car il a vécu sa « romanité » autour de la planète et recueille une sorte de « preuve de gratitude » pour la communauté d’origine, même après la disparition de ce monde. Nous parlons d’un monde coagulé par des « compléments » économiques et consolidé par des « compliments » culturels. Une telle dialectique du marketing n’est pas du tout déplacée : « Venez investir et commercer avec nous, les Roumains, car sur notre certificat de créativité et de crédibilité, vous pouvez facilement voir l’effigie du travail et du talent de Brâncuși ! ».

L’esprit et la marque de Brâncuși ne sont ni statiques ni rigides. Il a choisi d’échapper au corset de l’autosuffisance nationale. Il est parti vers d’autres horizons, mais sans perdre sa boussole qui pointe invariablement vers sa patrie. Il a inspiré le même air que Rodin, juste pour l’expirer quand il s’est senti étouffé par celui-ci. Il a tissé une fibre authentiquement roumaine avec l’étude de thèmes universels, en les enrichissant avec la touche d’un génie inégalé. Il n’était pas paroissial, car il ne croyait pas aux cartes, mais il les a surmontées, les a transcendées. « Les roumains et universalité », « génie et affaires ». Antinomies, oui, mais inséparables. Alors, quel genre de frontières devons-nous élever lorsqu’il s’agit d’amener Brâncuși (avec ses œuvres) à l’État comme si sa maison était seulement là. « Brâncuși est à moi. À nous. À la Roumanie » est un message qui a accompagné, il y a plus d’une demi-décennie, la tentative infructueuse de souscription publique de la sublime Sagesse. Son échec n’invalide pas le message, mais le guérit des illusions et le place dans le domaine de la réalité sincère. « Moi, nous, la Roumanie » restons ceux qui aiment Brâncuși même sans décisions (et sans l’argent) du gouvernement.