Entretien avec Dr. MOHAMED KETATA, Directeur régional pour l’Europe Centrale et Orientale de l’Agence Universitaire de la Francophonie

L’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF) est une des premières organisations francophones, créée en 1961 comme Association des Universités Partiellement ou Entièrement de Langue Française – Université des Réseaux d’Expression Française (AUPELF-UREF). Cette association intègre la Francophonie institutionnelle en 1989, lors du Sommet des Chefs d’Etat et de Gouvernements francophones de Dakar, en devenant ainsi l’opérateur direct du Sommet de la Francophonie pour l’enseignement supérieur et la recherche. En 1998 l’appellation d’AUPELF-UREF a été modifiée en « Agence Universitaire de la Francophonie », appellation connue aujourd’hui à travers le monde. Le directeur régional de l’AUF pour l’Europe centrale et orientale, Mohamed Ketata, partage avec les lecteurs du magazine Laudatio des réflexions sur la façon dont la Francophonie se trouve dans l’espace universitaire roumain et comment elle se répercute dans l’environnement économique et social local, facilitant l’ouverture sur le monde francophone et au-delà.

Monsieur le Directeur, la mission de l’AUF en tant qu’opératrice directe de la Francophonie pour l’enseignement supérieur et la recherche a été jugée dès le départ particulièrement généreuse. Il vise un domaine nodal dans le paysage économique et social, celui de l’école supérieure. Pourriez-vous résumer cette vaste mission en quelques mots? 

L’AUF a pour vocation d’accompagner ses établissements membres pour face aux défis dynamiques de l’enseignement supérieur en termes de qualité de la formation et de la recherche, de bonne gouvernance universitaire, d’employabilité des diplômés, de contribution au développement des pays auxquels ils appartiennent. Dans cette perspective, l’AUF s’est fixée, lors de sa dernière Assemblé générale de Marrakech en 2017, neuf axes stratégiques en lien avec sa mission, dont je vous rappelle quelques-uns : contribuer à assurer la qualité de l’enseignement supérieur, contribuer à la structuration et au développement de la recherche dans un cadre national et international, intensifier le dialogue entre le monde académique et les milieux économiques, développer la culture et la pratique de l’entrepreneuriat, renforcer la contribution des établissements membres au développement économique, social, environnemental et culturel ainsi qu’à l’ouverture internationale. 

Ces missions sont d’une grande complexité et elles concernent un espace francophone d’une grande diversité, quant à la spécificité culturelle et linguistique des universités membres, au modèle de gouvernance, au niveau de performance académique et de la recherche. Quel est le dispositif institutionnel et organisationnel déployé par l’AUF pour réaliser efficacement ses missions ? 

L’AUF est une organisation matricielle, en combinant les critères fonctionnel et géographique. Les directions centrales sont organisées par fonctions classiques (ressources humaines, finances, numérique, etc.) et le déploiement sur le terrain se fait par le biais des Directions régionales. Ce type de rayonnement international permet la prise en compte des besoins et des spécificités de chaque région. Notre Direction est au service des universités membres de l’Europe centrale et orientale. Compte tenu du fait que dans cette région le français n’a aucun statut protégé, la principale mission de l’AUF est de (re)créer des écosystèmes francophones propices à la pratique de la langue. Nos efforts s’orientent en premier vers le soutien du français comme langue d’enseignement dans les universités de la région, et comme instrument de la coopération interuniversitaire. Ils se concentrent ensuite sur la mise en place des partenariats avec le monde professionnel, afin de valoriser le français comme langue professionnelle et d’améliorer l’employabilité des jeunes.

Vous avez touché un point central, celui de la langue française qui est au cœur de votre action. Selon le dernier rapport 2018 sur « La langue française dans le monde, réalisé par l’OIF, la langue française dans le monde connaît une progression de 9,6 % du nombre de locuteurs depuis 2014. Quelle est la dynamique du français dans la région et plus particulièrement en Roumanie ?

Le français et la Francophonie se portent bien en Roumanie et dans le monde. Le nombre de locuteurs de français se maintient en Roumanie, fait remarquable dans le contexte démographique actuel. Par ailleurs, selon les derniers chiffres publiés récemment par le Centre d’Etude et de réflexion sur le monde francophone, cette francophonie compterait 512,5 millions de locuteurs, beaucoup plus que les chiffres officiels que vous venez d’évoquer. Mais au-delà des chiffres, les réalités roumaines sont encourageantes car elle compte : plus d’un million d’apprenants scolaires du français, plus d’un miler d’acteurs clef de l’enseignement du français (professeurs de français), plus d’une centaine de filières francophones dans les universités roumaines, etc. La présence de la Roumanie dans la Francophonie universitaire est très forte : avec ses 50 universités membres, la Roumanie occupe la troisième place universitaire après la France et l’Algérie dans les membres de l’AUF. 

« Notre action se déroule dans un environnement favorable, car en Roumanie il y a environ 3 000 entreprises francophones, dont la contribution au PIB de la Roumanie s’élève à 17%. »

Vous avez évoqué aussi une particularité de la région, liée au manque d’un statut protégé de la langue française. Mettez-vous en place des actions spécifiques pour pallier cette contrainte ? 

Même s’il n’y a pas un statut protégé du français, nous avons en Roumanie un important atout: le français en Roumanie est un français de choix. Les roumains aiment le français et ils le parlent ! Nous nourrissons ce terrain favorable avec un ensemble de projets et d’actions structurants, dont je retiens : la contribution à la mise en place des lecteurs et stagiaires FLE (français langue étrangère) dans les universités membres, la formation de formateurs sur le savoir-être, les actions facilitant la professionnalisation et l’innovation pédagogique chez les enseignants francophones ainsi que de nombreuses autres initiatives de ce type.. 

Dans la perception collective la langue française est considérée souvent comme élitiste et moins propice aux affaires que d’autres. Cependant les 30 dernières années les investisseurs francophones et plus particulièrement français sont très présents en Roumanie. Comment « la francophonie économique » a-t-elle influencé la pratique du français en Roumanie et plus globalement dans la région ? 

L’AUF a choisi une voie stratégique gagnante : celle d’une francophonie utile. Comme précisé précédemment, l’employabilité des jeunes est au cœur de nos préoccupations. Les actions que nous mettons en place donnent aux jeunes des chances supplémentaires pour réussir sur le marché du travail. Nous encourageons et nous cofinançons des stages dans des entreprises francophones, nous soutenons la mobilité internationale des étudiants en fin d’études de licence ou en master, nous organisons des tables rondes thématiques avec des professionnels, etc. Notre action se déroule dans un environnement favorable, car en Roumanie œuvrent autour de 3000 entreprises francophones, dont la contribution au PIB s’élève à 17%. L’économie francophone est donc une réalité en Roumanie et cela ne peut qu’encourager les jeunes dans le perfectionnement de leur maîtrise du farçais. 

Dans beaucoup d’universités de la région et bien sûr de la Roumanie l’action francophone est concentrée autour des dits « CRU » – Centre de réussite universitaire. Comment sont-ils nés ces centres et quel est leur rôle dans le mouvement universitaire francophone ? 

La création des centres de réussite universitaire (centres francophones universitaires) est une réponse de l’AUF aux besoins contextuels de la région. Il s’agit de la mise en place dans les universités de la région qui le souhaitent, d’espaces didactiques dotés de ressources pédagogiques et d’équipements techniques afin d’enrichir et moderniser les moyens et les modalités d’enseignement du français, d’accroître l’attractivité de l’offre universitaire francophone et d’augmenter la visibilité des actions francophones. Ils sont au cœur de l’action francophone des universités en facilitant la collaboration et la communication entre les équipes pédagogiques francophones au sein de chaque université, au niveau inter-universitaire et avec le milieu socio-économique. Nous comptons aujourd’hui 55 centres dans la région, dont une vingtaine en Roumanie. 

« La Francophonie universitaire est un espace de partage et de solidarité active, dans lequel les membres s’enrichissent mutuellement et auquel la Roumanie a eu et a une contribution significative. »

Il y a-t-il d’autres projets phares en Roumanie de la direction régionale que vous souhaiteriez évoquer pour nos lecteurs ? 

Il y en a bien d’autres projets, mais je vais m’arrêter juste aux projets liés à la structuration de la recherche. Il s’agit tout d’abord du programme des bourses Eugen Ionescu, qui constitue un remarquable investissement de la Roumanie dans l’excellence de la recherche scientifique. Ce programme permet à des doctorants et des chercheurs des Etats membres et observateurs de l’Organisation Internationale de la Francophonie et de l’Algérie, issus des établissements membres de l’AUF, de bénéficier d’une formation de minimum 3 mois dans l’une des institutions d’enseignement supérieur roumaines partenaires, reconnues pour leur excellence dans des domaines d’enseignement et de recherche les plus divers. L’AUF soutient aussi le Centre Régional Francophone de Recherches Avancées en Sciences Sociales (CEREFREA Villa Noël) fondé par l’Université de Bucarest, le New Europe College de Bucarest, la Nouvelle Université Bulgare de Sofia et l’Ambassade de France en Roumanie, dont la vocation est de renforcer la visibilité de la communauté scientifique francophone de haut niveau en sciences sociales et humaines, dans la région de l’Europe du Sud-Est. 

La Roumanie est un des piliers de la Francophone dans la région. Nous avons parlé des projets de l’AUF et de leur impact sur la Roumanie. Quelle est à votre avis, la contribution de la Romanie à la Francophonie, plus particulièrement universitaire ? 

Effectivement, la Francophonie universitaire est un espace de partage et de solidarité active, dans lequel les membres s’enrichissent réciproquement. La Roumanie a beaucoup contribué au partage d’expérience avec d’autres universités de la région, au renforcement de capacités des universités moldaves, ukrainiennes, etc., à l’insertion professionnelle de jeunes de la région. Les bourses Eugen Ionescu que j’ai évoquées précédemment constituent un apport de la Roumanie à l’échelle mondiale, avec ses 875 boursiers, issus d’une quarantaine de pays. 

Je me permets d’adresser une question au professeur Mohamed Ketata. Quelles sont, à votre avis, les forces de l’enseignement roumain, et quels sont les aspects à faire progresser ? 

La Roumanie est un pays européen avec un système d’enseignement supérieur qui a beaucoup évolué après son adhésion au processus de Bologne. Aujourd’hui, trois universités roumaines font partie du réseau d’universités européennes. La Roumanie est un pays accueillant pour les étudiants étrangers, notamment dans les filières de génie et de médecine. Les universités roumaines doivent progresser dans la recherche de solutions pour retenir en Roumanie les jeunes diplômés de filières très demandées à l’international. Je suis très confiant dans les perspectives de la Roumanie, notamment dans l’enseignement supérieur et la recherche. 

Je vous remercie Monsieur le Directeur pour le temps accordé et je vous souhaite une excellente continuation de votre mission francophone !