Entretien avec Monsieur DAVID ROYAUX, délégué général de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de la Wallonie à Bucarest.

Monsieur Royaux, la Délégation générale Wallonie-Bruxelles à Bucarest que vous dirigez, est la représentation de la Fédération Wallonie-Bruxelles, de la Wallonie et de la Commission communautaire française de la Région de Bruxelles-Capitale (COCOF) pour cinq pays d’Europe centrale et orientale : Bulgarie, Croatie, Moldavie, Roumanie et Serbie. Pourriez-vous rappeler pour nos lecteurs, quel est le champ de compétences de ces entités francophones représentées par votre Délégation, dans le système fédéral belge et plus particulièrement dans l’action internationale de la Belgique ?

La Belgique est en effet devenue officiellement en 1993 un Etat fédéral. Au fil de six réformes de l’Etat, de nombreuses compétences ont été transférées successivement aux trois Communautés (entités basées sur la notion de langue) et aux trois Régions (entités créées pour des raisons économiques et dont les compétences sont liées au territoire). Les Communautés (dont la Fédération Wallonie-Bruxelles que je représente à Bucarest) disposent ainsi en particulier de compétences exclusives en matière de culture, d’enseignement et de formation professionnelle, de recherche fondamentale. Les Régions (parmi lesquelles la Wallonie) possèdent quant à elles un large éventail de compétences plutôt socio-économiques : politiques économiques et emploi, environnement, aménagement du territoire, agriculture, transports, recherche appliquée. Il convient de préciser qu’il n’existe pas de hiérarchie (« équipollence des normes ») entre les lois fédérales et les décrets pris par les Communautés et Régions. Contrairement aux autres Etats fédéraux, il est prévu en Belgique que les compétences dont disposent à l’interne les Communautés et Régions se prolongent de manière systématique et intégrale dans leur action internationale (« in foro interno, in foro externo »). L’article 167§4 de la Constitution stipule même que les entités fédérées disposent du droit de conclure des traités. Les Communautés et Régions peuvent donc développer leur propre politique internationale et disposer d’un réseau diplomatique à l’étranger. Au niveau de la Belgique francophone, une agence (« Wallonie-Bruxelles International ») est chargée de la préparation et de la coordination des relations internationales, ainsi que de l’exécution des tâches qu’elles comportent. Dans le cadre d’accords avec plus de 70 pays et régions, WBI soutient à l’international les talents, les créateurs et entrepreneurs de Wallonie-Bruxelles. Un réseau d’une quinzaine de Délégations générales à l’étranger a été mis en place. Ces Délégations générales, dont celle installée à Bucarest depuis 2002, peuvent se prévaloir du statut diplomatique et sont chargées de la représentation institutionnelle des Gouvernements de la Belgique francophone auprès des autorités des pays dans lesquelles elles se trouvent. Le champ de compétences est très étendu : soutien à nos opérateurs, artistes et créateurs, promotion des institutions d’enseignement supérieur et soutien à la coopération scientifique et technologique, défense des valeurs. WBI a également mis en place dans certains pays des agents de liaison scientifique et des agents de liaison académique et culturel. La Wallonie dispose également d’un réseau de conseillers économiques et commerciaux (AWEX) dont la mission consiste à favoriser nos exportations et à attirer les investissements étrangers.

La Fédération Wallonie Bruxelles (FWB), membre à part entière de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) depuis 1980, est l’un des principaux contributeurs de l’OIF (après la France, le Canada) et de certains de ses opérateurs. Quels sont les leviers par lesquels la FBW exerce son rôle et assure sa présence dans la Francophonie institutionnelle, au-delà de sa contribution financière ?

La Fédération Wallonie-Bruxelles est l’un de ses principaux contributeurs, après la France et le Canada et juste derrière la Suisse. Il est intéressant de relever que la Fédération Wallonie-Bruxelles assume seule la charge financière de la contribution statutaire à l’OIF, la Belgique fédérale étant exemptée du paiement de celle-ci. D’autres contributions volontaires sont par ailleurs assurées par notre Communauté. En plus de la contribution financière, la Fédération Wallonie-Bruxelles s’investit dans la Francophonie institutionnelle par la promotion de la langue française, ainsi que de la diversité culturelle et linguistique. Les liens avec l’OIF ont été consolidés au cours du temps par le biais de la mise à disposition de personnel et de l’implication de nos représentants au sein des structures politiques de l’organisation, mais aussi des opérateurs directs de la Francophonie. Nous tâchons d’être très actifs au niveau des réseaux de la Francophonie, comme les Groupes d’Ambassadeurs francophones (GAF ou GADIF), dont nous avons été bien souvent à l’origine dans certains pays où nous disposons de délégations. Nous tâchons donc de donner des impulsions, de faire passer des messages dans ces enceintes. La Délégation générale à Bucarest a assuré la présidence du GADIF en 2013-2014, avec de nombreux succès à la clef.

« Nous avons été parmi les premiers à mettre l’accent sur les dossiers innovation et numérique, du transfert de connaissances et de la valeur de la recherche dans la Francophonie. »

2020 marque 50 ans du processus d’institutionnalisation de la Francophonie et 30 ans d’intégration de la Roumanie au mouvement francophone. Dans ce laps de temps nous avons assisté à une forte transformation de la Francophonie, tant au niveau de sa composition, qu’au niveau de ses champs privilégiés d’action et de son affirmation comme organisation internationale. La FWB a toujours été une force inspiratrice et de dynamisation de la Francophonie institutionnelle. Pourriez-vous rappeler quelques contributions clefs de la FWB à la Francophonie institutionnelle ?

La Fédération Wallonie-Bruxelles est présente dans l’ensemble des instances de la Francophonie et sa contribution est multiple et variée. Elle œuvre également pour la défense de la langue française au sein des institutions internationales. Nous avons été parmi les premiers à mettre l’accent sur les dossiers « innovation et numérique » dans la Francophonie. Le premier Forum francophone de l’innovation à Namur en septembre 2014 et le forum mondial de la langue française en 2015 à Liège (sur le thème « Créactivez-vous ») ont constitué dans cette optique des jalons très importants. La Fédération Wallonie-Bruxelles soutient pleinement la dynamique d’échange entre acteurs de terrain et l’accompagnement à la structuration des filières sectorielles du réseau francophone de l’innovation. Je suis convaincu que le nouveau directeur de l’économie et du numérique de l’OIF, M. Henri Monceau, aura à cœur d’encore amplifier cette dynamique. Nous avons ainsi soutenu, de concert avec l’OIF et l’AUF, une résolution sur le transfert de connaissances et la valorisation de la recherche. Il s’agit, au sein du réseau francophone de l’innovation (Finnov), de promouvoir les liens entre entreprises et universités et de faciliter le transfert de connaissance et de technologie. La FWB a joué un rôle moteur dans la « stratégie de promotion de l’égalité entre les femmes et les hommes, des droits et de l’autonomisation des femmes et des filles », finalement adoptée par le Sommet de la Francophonie à Erevan en octobre 2018. Nous avons également porté à l’OIF un dossier d’actualité, à savoir la lutte contre la radicalisation violente des jeunes. Il me paraît utile de rappeler pêle-mêle notre contribution aux formations en langue française pour les fonctionnaires, le soutien et la participation au Prix des 5 Continents de la Francophonie, le soutien des actions pour la jeunesse, notamment du Pacte en faveur de la Jeunesse, le soutien pour l’adoption à l’UNESCO de la Convention internationale sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles en 2005.

Comme vous venez de le préciser, l’OIF et ses membres, dont la FWB ont mené par le passé un important combat pour l’adoption à l’UNESCO de la Convention internationale sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles (2005). Mais, entre temps la révolution numérique a provoqué de ruptures non-envisagées au moment de la négociation de cette convention. Y-a-t-il au sein de WBI une réflexion et/ou une prise de position sur l’impact du numérique et de l’intelligence artificielle sur la diversité culturelle et sur l’application dans ce nouveau contexte de la Convention UNESCO de 2005 ?

En octobre 2015, a été organisé à Mons un Forum international pour célébrer le 10ème anniversaire de la Convention internationale sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. La déclaration adoptée à l’issue de ce forum a confirmé que la Convention de 2005 et les directives opérationnelles y relatives s’appliquaient pleinement dans l’univers numérique à toute forme de création, de production, de diffusion et de distribution d’expressions culturelles. Cette déclaration était très importante, en particulier dans la perspective des négociations commerciales internationales. De nombreux défis se posent et ont été identifiés en Fédération Wallonie-Bruxelles, comme la lutte contre la fracture numérique, le développement d’un esprit critique en particulier chez les jeunes. L’intelligence artificielle peut bien entendu s’avérer très bénéfique dans de nombreux domaines comme la santé et l’énergie, mais elle soulève également de nombreuses questions d’ordre juridique et éthique. C’est sur ces derniers sujets que l’Union européenne, contrairement à d’autres régions du monde, a souhaité commencer à travailler. Au niveau de la Wallonie, du retard a certes été pris, mais les autorités publiques ont bien pris conscience des enjeux. La Wallonie souhaite développer son potentiel et voir naître des champions de l’intelligence artificielle. Un plan d’amorçage, piloté par « Digital Wallonia », a été mis en place en 2019. Il comporte 4 axes clés: société, entreprises, formation et partenariats. L’objectif de la première phase du projet consiste à accélérer l’adoption de l’intelligence artificielle dans les entreprises et de démystifier la technologie auprès du grand public.

La langue française est au cœur de l’action francophone, est l’âme de la Francophonie, de « cet Humanisme intégral, qui se tisse autour de la terre », comme disait l’un de ses pères fondateurs, Léopold Sédar Senghor. Cette « langue monde » tisse des liens entre des peuples et des individus des quatre coins du monde. Votre Délégation œuvre auprès de cinq pays de la région de l’Europe orientale et centrale, dont trois sont à la fois membres de l’Union européenne (Bulgarie, Croatie et Roumanie) et de l’OIF. En quelle mesure, selon vous, la langue française a favorisé les liens et l’échanges entre ces pays ? L’appartenance de trois pays à la fois à l’UE et à l’OIF a-t-elle contribué, selon vous, au renforcement de la pratique du français dans les instances européennes ? Quel type d’actions WBI et votre Délégation ont mis en place pour renforcer la présence du français en Roumanie et dans les pays de la région d’ECO ?

La langue française a toujours constitué un lien solide entre les pays de l’OIF, et pas seulement. L’attrait pour la langue française facilite les rencontres entre les professeurs, formateurs, élèves, étudiants, ainsi que les fonctionnaires des Etats, dans le cadre des formations en langue française et des formations FLE (français langue étrangère) organisées et soutenues par la Délégation Wallonie-Bruxelles dans sa zone d’accréditation. Wallonie-Bruxelles offre par ailleurs chaque année des bourses de spécialisation dans les universités belges francophones pour les étudiants, professeurs et fonctionnaires de la région. Nous sommes également partie prenante (c’est désormais l’OIF qui est concrètement à la manœuvre) dans des formations dispensées en langue française par des professeurs de l’Institut d’Etudes européennes de l’ULB à l’Institut national d’administration aux fonctionnaires nationaux. La Francophonie économique est également mise à l’honneur, par l’offre de bourses pour les étudiants de la prestigieuse Ecole supérieure francophone pour l’Administration et le Management (ESFAM) de Sofia, ainsi que de stages dans les entreprises wallonnes. En ce qui concerne les institutions de l’UE, l’évolution des dernières années tend vers un recul du nombre de textes rédigés directement en français, notamment au sein de la Commission. En pratique, si le régime du multilinguisme de l’Union européenne n’est évidemment pas remis en cause, les derniers élargissements ont constitué un changement de contexte important conduisant à l’utilisation accrue de certaines langues de travail privilégiées. Je n’ai pas le sentiment que l’appartenance des trois pays à la fois à l’UE et à l’OIF ait contribué au renforcement de la pratique du français dans les instances européennes. Il y a certes des opportunités pour la langue française avec le Brexit, mais il n’en demeure pas moins que l’anglais est devenu au fil du temps la « matrice intellectuelle » dans les institutions européennes et on voit mal comment cela pourrait évoluer à court et moyen termes.

« Il existe de nombreuses collaborations interuniversitaires entre nos universités et celles de la région, qui sont majoritairement des accords de mobilité pour les étudiants. »

La Déclaration de politique 2019-2024 de la FWB présente l’enseignement supérieur et la recherche comme des priorités absolues, car ils sont considérés des vecteurs d’innovation et d’emploi de qualité. Dans ce cadre, le gouvernement entend de stimuler l’ouverture internationale de la recherche. Quelle est la situation des partenariats des universités de la FWB avec les universités de la région ? Est-il possible de nous donner quelques exemples de projets et d’universités roumaines impliquées dans cette dynamique de coopération internationales avec vos universités ?

Il existe de nombreuses collaborations inter-universitaires entre nos universités et celles de la région, qui sont majoritairement des accords de mobilité pour les étudiants. Dans le cadre de la coopération bilatérale avec la Roumanie, il existe une entente de coopération datant de 2007 entre WBI/FNRS (Fonds national de la recherche scientifique) et l’Académie roumaine. Dans la programmation 2019-2021, 6 projets conjoints ont été retenus. Citons par exemple la collaboration scientifique et médicale dans le domaine des anomalies vasculaires (institut de chimie macromoléculaire de l’Académie roumaine et Cliniques universitaires Saint-Luc, université de Louvain), les opportunités du compostage pour développer l’économie circulaire (université Babes-Bolyai et université de Liège-AgroBioTech Gembloux), la circulation des valeurs belges dans l’espace roumain entre 1866 et 1939 (Académie roumaine et ULB). Par ailleurs, un protocole pour la coopération scientifique et technologique a été signé entre l’Autorité nationale pour la recherche scientifique et l’innovation (la compétence ayant entre-temps échu au Ministère de l’éducation et de la recherche) et WBI. Des projets conjoints sont soutenus afin de permettre l’approfondissement des activités de recherche fondamentale ainsi que la recherche appliquée, les échanges d’expériences, la mobilité des chercheurs et l’accès aux infrastructures de recherche. L’objectif des projets est de développer les échanges scientifiques et technologiques d’excellence entre les laboratoires de recherche des deux pays, en favorisant les nouvelles coopérations dans des domaines innovants : les sciences de la vie, la génie mécanique, l’aéronautique et l’aérospatial, l’environnement, le patrimoine, les sciences humaines. Parmi les universités impliquées en Roumanie, il convient de mentionner l’Université Polytechnique de Bucarest, l’Université Babes Bolyai de Cluj, l’Université Stefan cel Mare de Suceava, l’Université Ovidius de Constanta, l’Université de l’Ouest de Timisoara, l’Université de Sciences agricoles et Médecine Vétérinaire de Cluj, l’Université de Médecine de Bucarest, l’Université Alexandru Ioan Cuza de Iasi mais aussi des instituts nationaux de recherche ainsi que les Institut de recherche de l’Académie Roumaine. Seize projets ont été sélectionnés, par exemple en matière de technologies de capture du CO2 (université polytechnique de Bucarest et université de Mons), en sciences humaines (université de l’ouest à Timisoara et université de Louvain).

Nous avons parlé de l’action de votre Délégation et de la contribution de la FWB à la Francophonie. Mais, la Francophonie est un espace d’échanges et d’enrichissement réciproque. Avez-vous identifié, dans l’exercice de votre fonction, des éléments d’apport de la Roumanie à la Francophonie. Dans l’affirmatif, pourriez-vous nous en donner quelques exemples ?

Les Roumains sont de manière générale très friands de la langue française. Il s’agit d’une francophonie de choix et non issue d’un passé colonial. Et c’est notamment dans le domaine de l’éducation que la francophonie est évidente en Roumanie. Même si l’anglais reste en tête du choix des Roumains, plus de 1 400 000 enfants ont choisi le français comme langue étrangère et le pays compte 8000 professeurs de français. Membre de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) depuis 1993, la Roumanie y occupe une place importante en devenant le premier pays de la région à accueillir la Conférence ministérielle de la Francophonie, en 1998, puis le Sommet de la Francophonie en 2006. L’Organisation internationale de la francophonie (OIF) a ouvert en 2004 une antenne régionale à Bucarest pour les Etats de l’Europe centrale et orientale (BRECO). Cette antenne est devenue en septembre 2014 le siège du Bureau régional pour l’Europe Centrale et Orientale. L’AUF y a aussi installé son bureau régional. En novembre 2019, Bucarest a même accueilli la 2e Conférence des femmes de la Francophonie. Ceci illustre l’importance de la dimension d’égalité des genres dans le milieu francophone en Roumanie. J’ai d’ailleurs eu l’occasion encore très récemment de le constater à titre personnel en rencontrant des chercheuses du centre régional francophone de recherches avancées en sciences sociales (CEREFREA) et en assistant à la cérémonie de remise de l’ordre français du mérite au Professeur Ionela Băluță. Le programme de bourses Eugène Ionesco doit également être mis en exergue selon moi. Ce programme d’études doctorales et de recherches postdoctorales, destiné aux chercheurs francophones inscrits aux universités membres de l’AUF, a enregistré dès son lancement un grand succès. La Roumanie soutient de la sorte, avec l’appui de l’AUF, une utilisation centralisée et pragmatique des ressources universitaires d’Europe centrale et de l’est.