Il y a une certaine tendance à mettre sous forme de discours formel les concepts isolés de la pensée d’Emil Cioran sans même envisager une certaine possibilité d’unité réglée des concepts, comme l’angoisse et le paroxysme. Des bibliothèques ont été écrites sur l’idée du suicide, sur l’angoisse, sur l’ennui, sur le paroxysme, mais parce qu’une certaine unité de pensée de Cioran n’a pas été prise en compte, de nombreux autres sujets très importants ont été perdus, à la fois pour la philosophie de Cioran et pour son applicabilité thérapeutique. Le concept de la mort a été ignoré et est tombé en disgrâce parce que l’idée du suicide a été poursuivie avec plus d’intérêt et ainsi un point majeur de la pensée de Cioran a été perdu – peut-être même que le principe réglementaire dont on avait besoin pour coaguler sa philosophie. Nous ne pouvons pas seulement parler du concept de la mort, car dans la pensée de Cioran, nous devons faire face à un triptyque composé de : l’angoisse, la mort et l’idée de suicide. Il y a quelques années, j’ai utilisé le paroxysme comme principe méthodologique pour essayer de rassembler les grands thèmes du travail de Cioran, mais je n’ai pas remarqué que l’existence de ce triptyque pouvait m’épargner l’effort de trouver un tel principe. Il y a deux accidents physiologiques qui conduisent à l’angoisse, après Cioran, et ces deux accidents représentent le point de déclenchement du triptyque existentiel. Maladie et dépression. Ces deux accidents physiologiques attaquent la vitalité intérieure de l’existence et provoquent un déséquilibre entre la vie et la mort. Nous verrons que l’explication de l’idée se trouve dans le fait que « la mort est immanente à la vie». Ce déséquilibre nous conduit à l’angoisse, au sentiment de l’irréparable et de la mort, car on ne peut parler de la sensation de mort sans agonie, d’une part, et d’autre part, le sens de l’agonie est donné par la conscience de l’idée que la mort est immanente à la vie, comme le dit Cioran. On voit que la remise en cause du concept de mort met en lumière l’interférence entre l’angoisse et la sensation de mort. 

Cioran fait une distinction qui mérite d’être mise en lumière, car elle est fondamentale pour la manière dont il aborde le problème de la mort. La distinction concerne la différence entre les vérités vivantes et les vérités formelles. Les vérités vivantes sont, selon Cioran, celles nées d’une nécessité imminente, c’est-à-dire ces vérités qui naissent de notre structure existentielle et affective et qui sont ensuite passées à la raison et ce type d’approche des problèmes se retrouve le plus souvent chez Cioran. Les vérités formelles sont les types de vérité nés de l’intelligence et de l’ingéniosité, qui n’affectent pas du tout notre état interne. Cioran postule la sensation de mort comme une vérité vivante, obsessionnelle, émergente à exister et à dire que cette vérité vivante naît précisément d’une peur de la mort – la seule peur reconnue par Cioran comme étant vraie. La façon dont Cioran démontre que « la mort est immanente à la vie » distingue entre physiologique et rationnel. D’une part, « l’immanence de la mort dans la vie » se révèle lorsqu’il y a un déséquilibre entre la vie et la mort causée par la maladie ou la dépression, d’autre part, « la mort est immanente à la vie » car la mort ne peut exister sans la vie, donc il lui appartient, il en fait partie. Ces deux types de démonstration mettent en évidence le fait que Cioran approche le problème formellement, en utilisant des méthodes qui n’appartiennent pas entièrement à la catégorie des vérités vivantes. Les accidents physiologiques dont nous avons parlé permettent à la mort de gagner du terrain devant la vie. Ainsi est déclenché un parcours par lequel l’être meurt tout le temps, par lequel il est constamment soumis à la mort sans sa volonté – clairement, ce n’est pas une mort physiologique, mais une mort métaphysique. Nous devons déterminer quels sont les enjeux de la mort à la fin et pourquoi la sensation de mort produit de l’angoisse. Pour Cioran, la mort est néant, elle produit la peur parce qu’elle est néant – nous avons peur de néant, pas de la mort. Cette direction est totalement opposée à la direction traditionnelle, métaphysique, dans laquelle la mort n’est qu’un pas vers une autre vie, mais il y a ici une ingéniosité de Cioran pour justifier la peur de la mort même d’un point de vue psychologique en contraste avec la perspective psychanalytique de Freud, qui s’inscrit dans les perspectives traditionnelles- métaphysiques.

Nous avons atteint ce que nous pouvons appeler le nihilisme cioranien, c’est-à-dire l’état dans lequel le sens de l’être et la futilité de l’être sont niés. Puisque tous les êtres meurent même s’ils meurent tout le temps ou une seule fois – la mort physiologique –, la vie est dépourvue de sens et de signification car elle est vidée de sens par une partie de celle-ci qui l’accapare – la mort. Ici, on peut passer au troisième point du triptyque de la pensée de Cioran : l’idée du suicide. Personne ne m’a demandé si je voulais naître, dit Cioran et puisque personne ne me l’a demandé, je peux me suicider à tout moment. Puisque ma vie est vidée de sens par cette partie d’elle que nous appelons la mort, j’ai encore plus de raisons de me suicider, mais si je me suicide, j’atteins le néant et la mort perd son sens. Ici apparaît le blocage mental et méthodologique de Cioran, ici apparaît le nihilisme. L’idée du suicide reste sans valeur puisque la mort est néant. La vie perd sa valeur parce qu’elle n’a pas de sens à cause de la mort. En conclusion, on atteint l’irrationalité de l’être. 

Il faut souligner que Cioran fait ici une petite erreur, avec de bonnes intentions. Puisque la mort est néant et ne mène nulle part, ce qui nous reste est la vie – vide de sens ou non. Le nihilisme cioranien l’anéantit à travers le concept de mort métaphysique, mais cette vie reste finalement tout ce que nous avons. Doubler l’argument anti-suicide peut concerner la vie comme la seule bonne chose qui reste. Mais ce jargon, cet enchevêtrement, nous conduit vers un nihilisme absolu dans lequel tout est dénué de sens et de vitalité.